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Catégorie : APRÈS L'ATTENTAT DE NICE, raison garder et exercer
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A propos de l'attentat de Nice, un texte de Dominique de Peslouan, qui fut co-fondateur des cafés-philo à Contes, et qui nous envoie cela depuis l'ile de la Réunion.

 

 

 

Appendice de juillet 2016 aux « réflexions sur le bien et le mal » de janvier 2015

 

 

 

L’abomination du massacre de Nice en ce début d’été 2016 me pousse à compléter mes réflexions consécutives à la tuerie de Charlie Hebdo en janvier 2015.

 

 

 

Il faut d’abord insister, je crois, dans le climat délétère qui est actuellement le nôtre, sur l’évidente impossibilité, pour un gouvernement de gauche ou de droite, pour une municipalité à Nice ou ailleurs, quels que soient le volume et la nature des moyens mis en place, de prévenir l’acte criminel d’un individu isolé et inconnu des services de renseignements, agissant par fanatisme religieux et/ou par démence.

 

La « récupération » politicienne de la douleur, de la peur, de la colère, à laquelle on assiste depuis une semaine, est institutionnellement irresponsable, moralement indigne et émotionnellement abjecte !

 

Supprimerait-on tous les festivals de l’été, les rassemblements, les manifestations, fermerait-on toutes les terrasses de café et de restaurant, bouclerait-on toutes les salles de spectacles, instaurerait-on un couvre-feu chaque soir…qu’on ne pourrait pour autant affirmer que le risque serait contenu, que le mal serait éradiqué.

 

 

 

Si, en effet, l’ennemi doit être nommé : salafisme, état islamique, daech…il serait illusoire de penser que la destruction des groupes constitués et armés, aussi nécessaire soit-elle, pourrait mettre fin à l’idéologie fanatique qui y est véhiculée.

 

L’état de guerre dans lequel nous sommes, en effet, entrés est de nature bien différente des guerres jusqu’ici menées : l’ennemi n’est pas seulement extérieur à nous, mais fondamentalement en nous, en chacun de nous.

 

Ce qu’on croit savoir du tueur de Nice confirme dramatiquement cette analyse : la « radicalisation » des esprits n’est pas seulement, peut-être pas essentiellement, le fait d’islamistes endoctrinés par des imams extrémistes et entrainés dans des camps militaires ; elle peut constituer pour des individus, jeunes ou moins jeunes, musulmans pratiquants ou non, en rupture sociale et familiale, porteurs de troubles psychiques plus ou moins graves, une sorte d’exutoire à leur dérive, leur errance.

 

Donner du sens à sa vie par la mort, celle infligée aux innocents se trouvant là, mais aussi la sienne propre.

 

Expression fulgurante, débordement de la « pulsion de mort », contenue en chacun de nous, de ce mal innommable en ce qu’il échappe à la raison et au langage, en ce qu’il est, toujours, le « possible » de la liberté humaine.

 

Je répète ce que j’écrivais l’an dernier : le « barbare » n’est pas un « monstre », une création aberrante. S’il est inhumain, il faut accepter que l’inhumain est en chacun de nous et qu’il peut être libéré, exprimé, excité, exalté par l’idéologie, le fanatisme, le sectarisme, sur fond de déréliction, d’abandon, de solitude morale et sociale, de marginalisation et de non-sens –tels qu’on les trouve, notamment, dans certaines cités-, sur fond aussi de déni de la pensée, de passage à l’acte.

 

« Viva la muerte » était un cri de ralliement franquiste durant la guerre d’Espagne.

 

On en trouve aussi, bien sûr, sa traduction dans le fascisme italien et le nazisme ou dans les génocides passés ou récents. Beaucoup plus loin de nous dans le fanatisme des croisades et de l’inquisition…

 

Expression sociale, raciste ou religieuse du rejet de l’Autre.

 

C’est dire que nous sommes confrontés, sous l’ « habillage » de l’islamisme radical, à des figures anciennes de l’abjection, toujours présentes, mais sans doute aujourd’hui plus perverses, plus virtuelles aussi et donc plus insaisissables.

 

 

 

Pour finir sur les commentaires politiques par lesquels nous avons commencé, ce n’est pas là céder au « fatalisme », mais rappeler une exigence de « lucidité » et de vigilance en nous et autour de nous et dénoncer ce « populisme », cette démagogie de ceux qui nous ont gouverné, qui nous gouvernent ou aspirent à le faire et qui ne font qu’ajouter de la destruction à la destruction !

 

 

 

Dominique de PESLOUAN

 

Agrégé de Philosophie

 

Maître de Conférences honoraire à l’Université de Nice

 

 

 

La Réunion, le 20 juillet 2016